« Un coeur brisé et broyé »

Homélie – 24e dimanche TO-C


Il vous est sans doute arrivé – je m’adresse là aux pères-, suite à une grosse bêtise que votre enfant a faite, de vous tourner vers votre épouse en lui disant: « Ah! Ton fils, il a encore fait des siennes! » Et la femme de rétorquer: « Mais mon fils, c’est aussi le tien! »

C’est un peu ce qui se passe entre Dieu et Moïse, regardez plutôt: Dieu dit à Moïse: « Va, descends, car ton peuple s’est corrompu, lui que tu as fait sortir du pays d’Egypte. »

Et Moïse de répondre: « Pourquoi, Seigneur, ta colère s’enflammerait-elle contre ton peuple, que tu as fait sortir du pays d’Egypte…? »

Vous voyez, Dieu se défausse sur Moïse: c’est ton peuple, débrouille-toi! Et Moïse fait exactement la même chose: non, non, ce n’est pas mon peuple, c’est le tien!

Bref ni l’un ni l’autre ne savent quoi faire de ce peuple à la nuque raide! Exactement comme des parents se demandant qui a bien pu mettre au monde un enfant pareil (entendons: un petit monstre!), alors qu’ils en sont les géniteurs!

Qu’est-ce que le peuple a fait pour mériter un tel désaveu? Il a construit un veau en métal fondu, autrement dit une idole, et il a dit: désormais, ce veau, ce sera notre Dieu, ce qui va évidemment contre le commandement: « Tu ne feras pas de sculpture sacrée ni de représentation de ce qui est en haut dans le ciel…» Exode 20, 4.

Il n’est pas inutile de rappeler, quand nous lisons les 10 commandements – Il faudrait d’ailleurs mieux dire les 10 paroles – il n’est pas inutile de rappeler la phrase introductive: Je suis YHWH, ton Dieu, qui t’ai fait sortir d’Egypte, la maison d’esclavage.

YHWH est celui qui donne naissance à un peuple pour que celui-ci devienne un peuple libre.
Les commandements ne sont pas des ordres que Dieu donne mais plutôt des « sens interdits » donnés pour nous protéger de la tentation de suivre des chemins qui nous conduiraient à une impasse, et qui, de ce fait, nous ramèneraient à une situation d’esclavage.

Dieu n’est pas un nouveau pharaon qui veut imposer des corvées au peuple, mais il veut que son peuple soit un peuple libre, afin de faire alliance avec lui. Or Dieu ne peut faire alliance qu’avec un peuple libre.

Les idoles ont pris aujourd’hui d’autres formes, elles ont pour nom: l’argent, le sexe, le pouvoir, le travail, les jeux vidéos, etc.

Tout ce par quoi nous pensons obtenir le bonheur; cependant nous faisons vite l’expérience que ce bonheur-là, qui se construit sans Dieu voire contre Lui, est un rideau de fumée…

Il y a d’ailleurs des idoles plus subtiles que celles que je viens d’énoncer: c’est l’expérience que fera Paul: Paul, qui a persécuté les disciples de Jésus en toute bonne foi, pour protéger sa religion, la vraie religion, selon lui en tout cas, et qui, pour cela, est devenu violent, persécuteur, blasphémateur: il se rend compte qu’en voulant défendre Dieu, il a en fait blasphémer le nom de Dieu, c’est-à-dire qu’il s’est opposé à Dieu!

Cela n’a pas disparu: prenons le cas de Vincent Lambert, dont on a beaucoup parlé il y a quelques mois: Au nom du « Tu ne tueras pas », on maintient pendant une décennie une personne qui n’a plus aucune possibilité de communiquer et qui se trouve dans un état végétatif. Est-ce cela ce que Dieu veut? Quand on « absolutise » un commandement, on est dans un rapport idolâtrique avec ce commandement: on s’attache plus au commandement qu’au Dieu qui le donne, qui le donne pour que nous ayons la vie, et pour que nous l’ayons en abondance.

Paul fut un temps dans cette logique: on pourrait résumer cela en disant que la religion, pour lui, avait pris le pas sur Dieu. Autrement dit, il agit comme il pense que Dieu agirait: ainsi, il fixe Dieu dans une position,
celle qu’il défend, en ne permettant pas à Dieu d’être ce qu’il est réellement! C’est exactement cela le processus idolâtrique: c’est se mettre à la place de Dieu pour justifier nos actes en disant : Dieu a dit que… en vertu de quoi l’on n’a plus qu’à se soumettre! ça ressemble un peu à l’islam, vous ne trouvez pas?

Dieu, mes frères, ne se laisse pas enfermer dans nos schémas, il est toujours imprévisible, il nous surprend toujours! N’est-il pas surprenant, ce père de la parabole qui laisse partir son fils, et qui, lorsque celui-ci revient, lui ouvre les bras et fait la fête? Ce père qui ne demande aucun compte à son fils: qu’as-tu fait de cet héritage que je t’ai donné, comment l’as-tu dépensé, etc.? Non, il ne pose aucune question à son fils, il l’accueille bras ouverts, sans condition!

Ce fut l’expérience de Paul, lui que le Seigneur est venu chercher sur le chemin de Damas, alors que Paul ne respirait que haine contre les disciples de Jésus. Paul n’est pas « rentré en lui-même » pour examiner sa conscience, il n’a fait aucun mea culpa, il a été saisi par la grâce, et il faut lui reconnaître cela, il s’est laissé saisir par la grâce, il a accueilli le pardon qui lui était offert: « Moi, le premier, nous dit-il, il m’a été fait miséricorde! » Cependant Paul n’en reste pas là: s’il lui a été fait miséricorde, c’est « pour donner un exemple à ceux qui devaient croire en lui, en vue de la vie éternelle » laquelle n’est autre que le Royaume.

Depuis la sortie d’Egypte, Dieu est celui qui se révèle fidèle à sa promesse: nous faire entrer dans la Terre Promise, ce Royaume qu’il a préparé pour nous depuis le commencement.

Qu’avons-nous à faire pour entrer dans ce Royaume? Eh bien prenons encore Paul en exemple: il nous faut faire, comme lui, l’expérience de la miséricorde, d’un pardon donné sans condition, pour y découvrir non pas le pécheur que je suis – ça, je le sais depuis longtemps! – mais la grandeur de l’amour de Dieu. N’est-ce pas cela que nous devrions (le rituel nous y invite!) confesser avant de confesser nos péchés lorsque nous recevons le sacrement de la réconciliation? Nos fautes, nos péchés, nous pourrions à la limite nous dispenser des les dire – le père de la parabole n’attend même pas la fin de la confession de son fils, il n’a que faire de ses aveux, son coeur de père a déjà pardonné. Soit, il n’est pas inutile de confesser ses péchés au prêtre, cela donne un poids de vérité à notre démarche et nous éclaire sur les conversions que nous avons à entreprendre. Mais soyons bien clairs là-dessus: Dieu n’est pas un épicier qui comptabiliserait la liste de nos péchés; ce qu’il attend de nous, c’est, comme nous le dit le psaume 50: un coeur « brisé et broyé ».

Dans le langage biblique, un coeur brisé ne signifie pas que Dieu se réjouit de voir des coeurs brisés, qu’il se réjouit de nos souffrances; penser cela, c’est faire un terrible contre-sens;

c’est pendant l’exil à Babylone que le prophète Ezéchiel a développé l’expression « coeur de pierre | coeur de chair »; j’en cite un passage: « J’enlèverai de votre corps le coeur de pierre et je vous donnerai un coeur de chair. » Dans notre relation à Dieu, le coeur de chair, c’est un coeur filial, tout le contraire des « nuques raides » dont parlait Moïse pendant l’Exode; dans notre relation aux autres, le coeur brisé, ou le coeur de chair, c’est celui qui est compatissant, tendre, aimant.

L’auteur du psaume reprend cette image d’Ezéchiel: le coeur brisé, c’est le coeur de chair qui apparaît quand notre coeur de pierre, notre carapace, est enfin brisée.

Là est la porte étroite par laquelle il nous faut passer pour entrer dans le Royaume, toujours à venir, toujours devant nous.

Amen.

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